D’un chaos à l’autre: Nedjma de Kateb Yacine

 

    Conçue dans la douleur d’un pays éprouvé par une succession d’occupations étrangères à travers l’Histoire, d’un peuple désespéré de voir sa quête de  liberté enfin couronnée par le succès, l’œuvre katébienne aurait difficilement échappé à la reconstruction sublimée de ce chaos qui est au cœur de la création,  à l’origine de la genèse.

Nedjma est un roman sur lequel Kateb Yacine a projeté le désordre régnant, où il a exprimé sa « philosophie » par le biais de  multiples composantes : thématique, personnages, espace, récit, style rendent chacun –par ses propres paramètres-  la même complexité et la même incertitude individuelle, sociale, politique ou historique qu’elle soit.

Le chaos identitaire

Les personnages du roman Nedjma sont classés pour la plupart dans la catégorie des marginaux. Nullement classiques dans leur parcours individuel, ils arborent un comportement anti-bourgeois. La malédiction pèse sur eux ; eux dont les pères ont abandonné la tribu et se sont ralliés à l’Etranger envahisseur. L’errance, le vagabondage, le nomadisme sont leur lot désormais :

« (…) Keblout a dit de ne protéger que ses filles.

Quant aux mâles vagabonds, a dit l’ancêtre de

Keblout, qu’ils vivent en sauvages, par monts

et par vaux, eux qui n’ont pas défendu leur terre. »[1]

          La fuite, la désertion empêchent, à leur tour, les personnages de se fixer quelque part. Lorsqu’ils tentent de regagner la terre ancestrale, leur acte aboutit sur l’échec. C’est ou l’expulsion ou le heurt contre le « rocher » :

                                            « Et Rachid n’avait fait qu’aller et venir, de ville

                                                       en ville. Une  fois  d e plus,  il échouait sur

                                                       le Rocher. »[2]

Pourtant l’itinéraire de Rachid, de Mourad ou de Mustapha est interrompu par des phases d’enfermement_ forcé ou volontaire_ de séquestration et de solitude. Des espaces clos tels que la cellule, le fondouk, la maison familiale sont les lieux de la claustration imposée ou choisie. Aussi, le mur, qui en est la métonymie, est à double tranchant : opaque, infranchissable dans les cas de la détention : « Mère, le mur est haut ! »[3], il est favorable à toutes les évasions imaginaires lorsque l’isolement est voulu :                            

« L’école était plus triste, plus pauvre que le mur.

                                                     Rachid allait de ville en ville, à présent, et la ville

                                                      était moins vaste que le mur(…) »[4

Mais d’autres évasions sont rendues possibles par l’usage abusif du haschich, de vin ou d’éther, qui sont autant de refuges dans lesquels les personnages noient  leur malaise, leur difficulté d’être algériens /galériens, colonisés. Bien souvent, ce mal de vivre, en provoquant une agitation psychique, frôle le délire,  la folie ou la démence, l’amnésie ou l’aphasie.

Toutefois, on est tenté de se demander si cet  état n’est pas convoité par moments :

 

                                                      « (…) et il a de la chance d’être fou, sans quoi…(…) »[5] 

La folie serait comme la drogue, le mur et l’errance, prometteuse d’évasions salutaires. Car le chaos est partout autour d’eux et en eux. Il est dehors et dedans. Dans la ville et au fond de leur être…

Chaos  culturel et nature chaotique

La tribu « décimée », « défunte », « saccagée »n’offre plus à ses enfants que des images insoutenables de désolation, de destruction et d’anéantissement. C’est une tribu au nom « proscrit à jamais », aux chefs exécutés arbitrairement. Microcosme d’un chaos qui s’inscrit dans tout le pays :

                

« (…) Tu dois songer à la destinée de ce pays, qui n’est pas une province française, et qui  n’a ni bey ni sultan ; tu penses peut-être à  l’Algérie  toujours envahie, à son inextricable passé, car nous ne sommes pas une nation, pas encore, sache-le : nous ne sommes que des tribus décimées »[6]

 

Le patronyme  est  banni, ceux qui en assuraient la succession ont été étêtés. Leur descendance est exilée sans nom et sans identité. Or, privée d’un chef et dépourvue de nom, une tribu ne peut avancer que vers l’effritement, l’effacement, l’anéantissement. Elle ne peut plus devenir que les ruines d’elle-même. Son à-venir est sans garant.

Les lieux  de l’exil où se retrouve acculée  la descendance de Keblout ne leur insufflent aucun espoir. Constantine, l’ « écrasante », reste le réceptacle constant des  invasions, investitures, investissements multiples…Elle choit sans cesse dans tous les chaos…

Vacante et pleine, convexe et concave, elle est l’image et son double. Elle se repaît d’elle-même dans une sorte de phagocytose, qui n’a pour résultat logique que le chaos. Elle est le chaos…Le chaos parle d’elle, en elle et par elle :

« (…)cité d’attente et de menace, toujours tentée par la décadence, secouée de transes millénaires, lieu de séisme et de discorde ouvert aux quatre vents par où la terre tremble et  se présente l e conquérant et s’éternise la résistance( …) »[7]

      Menacée, elle est également menaçante ; son environnement naturel est qualifié de chaotique par  Kateb :

 « (…) fourrés de figuiers nus et difformes, de caroubiers,

de ceps en désuétude,   d’orangeraies rectilignes

    détachement de grenadiers, d’acacias, de noyer,

    ravines de néfliers et de chênes jusqu’aux

     approches du chaos brumeux et massif(…) »[8]

Nous sommes loin d’une flore édénique qui colle autant qu’un cliché  aux paysages orientaux. La nature katébienne est en dégradation, en dénaturation, en désordre. Son paysage urbain est anarchique avec des constructions en hauteur s’élevant vers l’abîme, et d’autres s’enfonçant dans les profondeurs inconnues. Il est le passé décadent et l’(à)venir  incertain ; il est surtout le présent trouble entre ces deux chaos :          

 

     « (…) cité d’attente et de menace, toujours tentée par la décadence secouée  de transes millénaire,  lieu de séisme et de discorde ouvert

 aux quatre vents par où la terre tremble et se présente

 le conquérant et s’éternise la résistance(…) »[9]

La ville katébienne est un espace à l’Histoire stratifiée. En dessous de la surface apparente, sont disposés en couches, et non dans un moindre désordre, les souvenirs des conquérants nombreux.

Acéphale, l’Algérie  des années 40 choit, une fois de plus, sous la domination étrangère. Sa réalité est faite d’une violence quotidienne : carnages, répressions policières, tortures dans les postes de police, injustices sociales et aberrations juridiques…Le sang est partout, en gouttes, en flaques, en mares : celui du sacrifice, celui des bagarres, celui des assassinats lâches…Un couteau circule le long du récit, tantôt vendu puis racheté, tantôt remis, échangé ou récupéré.

Chaos scriptural

Plusieurs voix se relayent dans le récit  de Nedjma. De multiples « je » se succèdent au « on » anonyme. La polyphonie entérine la destitution du mâle du domaine de  l’écrit qui est le sien, et relève plutôt de la langue parlée qui est essentiellement féminine.

Par le truchement de cette « dé-s- investiture » au niveau narratif, le patriarche /narrateur subit un autre chaos, une autre blessure narcissique, dans la mesure où non seulement le patronyme est banni du récit, mais aussi sa propre  hégémonie sur l’écriture/narration.

Rachid, Mourad, Mustapha, Nedjma  prennent la parole et « se » racontent, soit en monologue, soit en carnet ; entraînant ainsi une confusion frappante dans la progression du récit. D’ailleurs il serait difficile de parler d’une véritable évolution narrative. Circulaire et tournant sur lui-même, le récit est en continuel flux et reflux, va et vient entre le passé et le présent. Discontinu, semblable au parcours de ses personnages, il ne peut se départir de ce qui a été, trancher et aller de l’avant ; jusqu’au brouillement des pistes. Le récit est un labyrinthe, un parcours mythique. Il finit par mordre à sa propre queue. Le chapitre  inaugural du roman est parfaitement identique à celui qui en marque la clôture. :

 «  Lakhdar s’est échappé de sa cellule. A l’aurore, lorsque sa silhouette est apparue sur le palier,  Chacun a relevé la tête, sans grande émotion. Mourad dévisage le fugitif.

_Rien d’extraordinaire tu seras repris (…) »[10]

 

La répétition est corollaire d’une fixité du récit. Il n ‘y a de fin qu’illusoire. Ce n’est qu’un retour à la case de départ.

Récit en /du désordre, Nedjma glisse vers d’autres formes d’écritures. Les passages oniriques le teintent d’une dimension surréaliste : «Mon bras gauche avait considérablement allongé »[11]

A ce moment-là, style et typographie du texte s’en mêlent et le font basculer dans le genre poétique :

 « Elle était revêtue d’une ample cagoule de soie

    bleu pâle ; cagoules grotesques ; elles escamotent

 la poitrine, la taille, les hanches, tombent

  tout d’une pièce aux chevilles ; pour un

  peu, elles couvriraient les jambelets d’or

massif (la cliente en portait un très fin

 et un très lourd)…Ces cagoules dernier

cri ne sont  qu’un prétexte pour dé-

gager le visage, en couvrant le corps

 d’un rempart uniforme, afin de ne

 pas donner prise aux sarcasmes des

 puritains…Elle m’a parlé en  français.

(…)Mustapha interrompt  sa rêverie . »[12]

 

D’autres  aspects  typographiques sont à signaler : les phrases courtes et isolées à la manière du vers en poésie. : p.23, 31, 32, 33, 53-54,57, 60, 220…etc. Sauf qu’il n’y a pas de rime à relever. Les passages en question sont descriptifs d’une situation, d’une action ou d’un état:

                                   

« Ils étaient maintenant  dix-neuf dans la salle.

Le coiffeur Si Khalifa hurlait toujours.

La lourde porte s’était ouverte quatre fois.

Tayeb n’était pas revenu. On fusillait tout près.

Tout près de la prison

Dans une verte prairie. Tout près de la gendarmerie.

Mustapha s’ébrouait dans une mare d’eau noire.

Un cultivateur aux yeux bleus sanglotait.

Lakhdar était monté sur le seau vide. »[13]

A d’autres endroits de Nedjma, les phrases courtes et isolées sont séparées par une double interligne (p.199 et p.202). il n’y a pas de suite logique entre les phrases, qui représentent plutôt une hachure dans les idées, une fragmentation dans le récit. On se croirait devant des exercices de style.

La structure narrative et  la typographique  générale sont suffisamment irrégulières et imprévisibles pour favoriser la créativité et l’originalité de l’auteur.

Ainsi que nous avons pu le souligner, le chaos individuel des personnages de Nedjma, représentatif d’autres chaos collectifs, culturels et historiques, se matérialise par un chaos scriptural. La non linéarité de leur destin fait écho à l’absence de plan lors de la conception du roman. Comme l’a affirmé Kateb Yacine lui-même, qui dit « avoir commencé son roman sans plan, en s’apercevant qu’elle s’organisait en «courbes, il avait laissé tourner sa pensée sur elle-même »[14] ainsi, la forme épouse les idées : le roman de Nedjma est le lieu du chaos thématique et scriptural. En lui et par lui s’expriment le désordre et l’instabilité vécus et observés par l’auteur.

 

Conclusion

Au commencement était le poème. La rime se détacha du vers. Le vers se départit du poème. L’idée émergea plus ferme que jamais. Et le roman jaillit, hybride, entre-deux, mutant.

Une horde de personnages l’envahit. Instable, errante, se mouvant dans un espace pluriel, labyrinthique, aux racines en ruines et à la façade désordonnée. Une horde au destin incertain, avançant au gré du hasard, de rencontres imprévisibles et d’événements incontrôlables déchire le silence…

Et le récit s’en trouva plus chaotique que jamais. Déclenché, il changea incessamment de point de vue. Ses narrateurs multiples s’arrachèrent la parole, se confièrent, se racontèrent.

Le chaos du dire rejoignit le chaos des origines, celui d’être dans le monde, d’exister, d’appartenir à une culture, à une société, à une terre, à une tribu, à une nation en voie de création, de devenir .

C’était probablement la genèse de l’œuvre de Kateb Yacine : Nedjma.

Bibliographie

English: Kateb Yacine

Kateb Yacine, Nedjma, Editions du Seuil, 1956.


[1] Kateb Yacine, Nedjma, Ed. du Seuil, 1956, p.151.

[2] Ibid., p.159.

[3] Ibid., p.41.

[4] Ibid., p. 168.

[5] Ibid., p.36.

[6] Ibid., p. 133.

[7] Ibid., p.153.

[8] Ibid., p. 143.

[9] Ibid., p. 11.

[10] Ibid., p. 72.

[11] Ibid., pp. 53-54.

[14] jaqueline Arnaud, La Littérature maghrébine d’expression française, II Le cas de Kateb Yacine, éd. Publisud, 1986, p. 314.