Pour un renouveau de l’oralité : urgence et contraintes

Le Mie Parole...

Le Mie Parole… (Photo credit: Jody Art)

« La parole s’inscrit dans un échange d’énergie, elle est événements, actes gestes, elle est pouvoirs, elle est appel, elle est jeu. Elle est un lien. Elle vient d’un endroit et va vers un autre. Elle provient d’une intention et va vers une attention. Elle prend naissance entre deux interlocuteurs. Et de proche en proche, reliant les uns avec les autres, le dedans avec le dehors, le semblable avec le différent, le connu avec l’inconnu, le familier avec l’étranger, les générations, entre elles, le mort avec le vivant, elle est le lien le plus nécessaire à l’existence d’une société, le lien le plus nécessaire à la compréhension de la réalité »[1]

Pourquoi nous intéresser  au patrimoine oral aujourd’hui ? Pourquoi, est-ce qu’au moment où le monde se tourne vers la mondialisation, les technologies de pointe et autres signes de progrès matériel, l’attachement à l’héritage immatériel s’avère essentiel pour notre devenir ? Avons –nous besoin de raconter des histoires lorsque le cinéma et la télévision savent si bien les imaginer pour nous, les transposer en images animées, en scénarios, en films d’aventure ? S’agirait-il de la manifestation d’une réticence devant la vitesse du progrès, d’un refus de se laisser emporter par la « vague » ? Mémoire et avenir, matériel et immatériel, authenticité et artifice semblent entretenir un rapport de méfiance comme dans un conflit de générations. La mémoire craint l’oubli et l’avenir les boulets du passé. Notre besoin de raconter et d’écouter des histoires semble dépasser toutes les apparences et révéler notre besoin de renouer avec la parole  en tant que forme originaire de notre humanité.

En revisitant les villes de notre enfance, nous découvrons, parfois avec joie, des réaménagements urbains qui y ont rendu le quotidien plus confortable. Mais combien est grande notre déception de ne plus trouver trace des places autrefois occupées par nos conteurs « hlaykya » ((ج.حلايقي. Voyant leur espace rétrécir petit à petit ou complètement disparaître, ils abandonnent peu à peu leur activité puisque le public, à son tour, ne retrouve plus ses repères spatiaux.  L’urbanisme chaotique, inconscient des particularités culturelles de nos villes, a précipité indirectement la disparition de notre patrimoine oral dont les « hlaykya » étaient parmi  les plus sûrs  gardiens.  Pour être plus concrète, je citerai l’exemple de la ville d’Oujda. Il existait, en effet, une place publique devant l’une des  portes  de la ville appelée Bab Sidi Abdelwahhab. Cette place était, au départ, occupée par les « hlaykya » de toutes catégories. Par la suite, une grande station de bus fut placée juste à côté, ensuite tout fut encore déplacé ailleurs. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune trace de la grande place de Bab Sidi Abdelwhhab ! Je suis certaine que de nombreuses villes marocaines ont connu à une époque des aménagements identiques, j’allais dire « sauvages », dont les conséquences ont été irréversibles pour le patrimoine culturel en général. A Beni- Mellal, depuis trente quatre ans, un seul conteur continue à défier le temps et les transformations de tout type.

Il apparaît, dès lors, qu’en cherchant à moderniser nos villes, nous omettons de préserver ce qui  est propre à notre identité culturelle. Quand nous savons que les premiers spectacles auxquels les marocains ont de tout temps assisté ce sont d’abord les spectacles de « L’halqa » et non pas le théâtre frontal à l’occidental ; quand les chercheurs démontrent que  le cercle fait partie intégrante de notre civilisation : l’origine du mot « douar » est « daira », l’architecture de la maison arabe, ouverte au milieu sur le ciel, prend une forme circulaire, le pèlerinage en Arabie avant et après l’Islam[2] se fait autour de la « Kaâba » en forme circulaire…Pour toutes ces raisons, nous nous interrogeons sur les raisons qui nous ont fait négliger les détails de notre identité culturelle. Nous avons, malheureusement, perpétué un regard méprisant pour une pratique marocaine dont le rôle était multiple ainsi que le stipule l’anthropologue Philip Skiler : « Il n’y a pas si longtemps, les artisans du spectacle dans les souks révélaient dans les souks marocains des fonctions vivantes ; en s’exprimant par leur présence en tant que journalistes porteurs de nouvelles d’un souk à l’autre et prêcheurs donnant des directives morales, expliquant des textes religieux à une grande tranche d’un public ordinaire, et des comédiens commentant  la situation sociale ou politique. Quant aux conteurs, ils donnaient des leçons des morales à tirer de l’Histoire, au moment où les musiciens transformaient tous ces discours en chansons »[3]  La dévalorisation que connut l’halqa,  pendant et après l’occupation française, qui la réduisit à un folklore, dénote la vision du colonisateur qui en faisait une pratique indigène (pour reprendre le terme de l’époque) forcément désuète et indigne d’intérêt si ce n’est celui qui permettrait de mieux contrôler le pays occupé. Aujourd’hui encore, le mépris persiste à refouler cette manifestation « spectaculaire » de nos spécificités culturelles.

Selon le constat que je fais, l’urgence est là : sauver ce patrimoine nécessite une réflexion sérieuse et une action aussi consciente que possible de la nécessité de concilier respect de l’héritage culturel, harmonie avec le présent et préparation de l’avenir.

Fort heureusement, depuis quelques années, un intérêt pour l’oralité est né dans les universités marocaines : Oujda, Fès, Beni Mellal, Kenitra, Marrakech et Agadir, Tétouan. Cet intérêt est différent d’un endroit à l’autre : certains sont préoccupés par la collecte, d’autres par la recherche, d’autres par le spectacle et d’autres encore par tout ceci à la fois. Il faut dire que tous ces aspects sont importants et se complètent. Le patrimoine oral est en voie permanente de disparition sans qu’une collecte exhaustive soit menée : des collectes existent, certes, mais nous restons loin du catalogue complet du conte marocain. D’ailleurs, une recherche bibliographique à ce sujet nous fait rapidement découvrir la faille. D’où l’urgence, à mon sens, de penser sérieusement à la combler.

Toutefois, conserver le patrimoine oral ne signifie nullement l’enfermer dans un musée (j’allais dire « mutité ») en faire « lettres mortes ». L’oralité, ne vivant que par sa pratique, il est évident que sa conservation passe d’abord par le dire. Un conte lu n’est pas un conte raconté. Celui-ci suppose un conteur et un public. Il serait impossible de le priver de sa dimension de spectacle. Il s’inscrit dans l’intimité de chacun au-delà d’une communication fonctionnelle, usuelle, voire banale. Comme l’exprime Bruno De la Salle dans Plaidoyer pour les arts de la parole[4] : «le parleur parle de quelque chose qui est en lui, l’auditeur le comprend en lui même. Ce fait nous amène à envisager la parole non seulement comme un moyen d’échange d’information, mais aussi comme un échange substantiel. Il semble, en effet, -et chacun de nous peut le vérifier pour lui-même et encore plus aisément chez les autres- que nous avons besoin de parler et d’entendre qui est, par bien des aspects, comparable au besoin de manger. La parole, tant par sa formulation que dans son audition, est une nourriture verbale qui nous constitue et nous reconstitue quotidiennement ».

Deux points sont, à mon avis, principaux dans la démarche qui pourrait être menée : la restitution des lieux perdus et la préparation de la  relève. En dehors du fait qu’il faut mener une réelle réhabilitation de toutes les places publiques dans les villes marocaines (comme ça s’est fait pour la place Jamaâ la F’na à Marrakech et Sahat Boujloud à Fès), les ministères de la culture, de l’enseignement, les formateurs et les artistes pourraient être les véritables acteurs d’un renouveau de l’oralité. Une politique de synergie entre ces quatre pôles permettrait de mener une stratégie concrète en faveur des arts de la parole. La formation, la politique culturelle, la création artistique  sont des actions à concevoir en termes de complémentarité.

1. La réforme universitaire, permettant aujourd’hui de mettre en place des formations  selon les besoins de l’environnement, des filières pourraient être conçues avec pour objectif la formation de médiateurs culturels spécialisés dans le domaine de l’oralité. L’Institut Supérieur d’Art Dramatique et d’Animation Culturelle (ISADAC) pourrait, de son côté, mettre en place des formations de conteurs. Une professionnalisation de ce métier lui redonnerait un autre souffle. Cela permettrait, grâce à la volonté des uns et des autres, à une vague de « nouveaux conteurs » de faire irruption dans la scène artistique marocaine tels qu’on en voit actuellement en France où une énergie nouvelle est née grâce à des artistes venus principalement du théâtre.

2. Les artistes pourraient être  subventionnés grâce à un programme d’appui à la création,  qui serait mis en place par le ministère de la culture dans le cadre de la promotion des arts de la parole. Ne couvrant que la création théâtrale pour l’instant, la politique de subvention du ministère de la culture devrait englober d’autres genres de la parole : le conte artistiquement conçu.

3. Insérer le conte dans les lieux d’éducation (écoles, collèges…), les espaces de  la culture et les lieux publics pour rencontrer touts les genres d’auditeurs, leur faire redécouvrir le conte autrement.

Au terme de cette petite réflexion sur la situation du patrimoine oral au Maroc et l’urgence d’agir pour sa pérennisation, je voudrais insister sur la nécessité d’une conscience institutionnelle- si je peux m’exprimer ainsi-  et non seulement individuelle, qui permettrait de mettre en place une stratégie et des moyens d’action planifiés pour insuffler un souffle nouveau à cet héritage collectif en disparition progressive.


[1] Bruno de La Salle, Plaidoyer pour les arts de la parole, CLIO, Vendôme, 2004, p.13.

[2] Voir : Deborah Kapchan, Gender on the market in Moroccan verbal art :Performative spheres of feminine autority; Said Naji, Le Sacré dans le theater arabe, thèse de doctorat d’état, sous la direction de Hassan Mnii, faculté des letters Dhar El Mehraz, Fès, 2000 ; Khalid Amine, l’Art du théâtre et le mythe des origines, Publications de l’Université Abdel Malek Saadi, Tetouan, 2002.

[3] Richard Bauman, Story, Performance and Event : Contextual Studies of Oral Narrative, Cambridge University Press, 1984 :21, Cité par Khalid Amine, l’art du théâtre et le mythe des origines, Publications de la faculté des lettres et des sciences humaines Université Abdel Malek Saâdi, 2002, p.83.

[4] Bruno de La salle, Plaidoyer pour les arts de la parole, CLIO, 2004, p.33.

2 réflexions sur “Pour un renouveau de l’oralité : urgence et contraintes

  1. bonjour !
    Je trouve vos articles très intéressants; je suis très loin d’avoir votre niveau d’érudition, mais concernant l’oralité, ce que vous dites m’intéresse. Dans mon activité de bibliothècaire bénévole, je pratique la lecture à voix haute qui est à mon avis tout autre chose que « conter » ( on conte sans support et c’est quelque chose que je n’arrive pas à pratiquer , en tous cas, je pense qu’il faut maîtriser certaines aptitudes que je n’ai pas, alors je m’en tiens à ce que je sais faire ) Pour ce qui concerne les enfants ( mon public préféré ), le lien qu’ils font entre l’objet livre et ce qu’ils voient et perçoivent ( yeux, oreilles ) les rend conscients du plaisir que cette chose livre peut procurer. Je pense aussi qu’on ne laisse pas assez les enfants s’exprimer oralement ( à l’école, souvent – le fameux « trop bavard » sur le bulletin ! – et au sein du foyer familial aussi hélas ). Quand je reçois des élèves, on cause, on parle, on bavarde, on cancane, parfois on jacasse et très souvent on rit, ce qui est aussi une belle expression orale non ?
    De même que l’on ne se parle plus, nous autres adultes, bien qu’envahis de bruits de voix, de sons humains…

    • Bonjour,
      je suis ravie de lire votre commentaire et prendre connaissance des détails de votre travail avec les enfants. Il est vrai que lire ce n’est pas conter même si un point commun les unit: la narration d’une histoire. Sachez que la source des histoires racontées par un grand nombre de conteurs sur les places publiques des villes marocaines est livresque. Il existe en effet des œuvres majeures en littérature arabe qui leur servent de source. Quant à ce qui est raconté aux enfants dans le milieu familial, la source est entièrement orale. Toutefois, comme la transmission se perd chez nous aussi, les parents s’appuient de plus en plus sur la lecture des histoires.
      Merci encore pour cet échange fort enrichissant!!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s